Association des Amis de Guillaume Apollinaire

Inauguration du nouveau musée Apollinaire le 5 avril 2002
Abbaye de Stavelot

Discours de Claude Debon

Monsieur le Président, Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, chers amis,

Je suis consciente de vivre un moment historique à la fois pour la vie de Stavelot et pour la vie posthume du poète Guillaume Apollinaire.

Je suis également consciente d'une autre évidence : si c'est moi qui ai aujourd'hui l'honneur de dire quelques mots devant vous, je le dois à Max Jacob, qui fut d'ailleurs un ami d'Apollinaire. C'est à cause d'un colloque à lui consacré à Rennes que mon maître et ami Michel Décaudin n'est pas ici à ma place.

Il est deux manières d'aborder le sujet qui nous réunit, l'inauguration des nouveaux locaux du Musée Apollinaire de Stavelot : évoquer soit l'influence de la ville et de sa région sur le poète, soit le contraire, à savoir ce que la ville de Stavelot doit à Apollinaire.

Je ne parlerai que très brièvement du premier point : dans la plaquette que Jean Remiche a consacrée à la rencontre entre la ville et le futur grand poète, il rappelle que, lorsque Olga de Kostrowitzky, sa mère, accompagnée de son inséparable Jules Weil, chercha à se refaire dans un casino, plusieurs autres villes d'eaux “d'un incontestable prestige” pouvaient convenir à son projet : il cite Ostende, Baden-Baden, Karlsbad, Vichy, Wiesbaden ou Bas-Ems. Que serai devenu le poète à Vichy ? ou devant la mer du Nord ? Car c'est bien le Hasard et ses démons qui l'ont conduit non loin de Spa, à Stavelot. Nous sommes tous convaincus que si sa mère avait opté pour un autre casino — ce qu'elle fera d'ailleurs, mais trop tard pour changer ses enfants de pension —, Apollinaire serait également devenu poète.

Mais ce beau hasard s'est scellé en destin et tous ceux qui se sont intéressés à cette question ont mesuré l'importance de ce séjour : depuis les pionniers, Robert Vivier, Marcel Thiry, Henry de Harven, Christian Fettweis, à qui l'on doit le premier ouvrage sur Apollinaire en Ardenne, à Robert Goffin, Maurice Piron, Camille Deleclos voyant en lui le “touriste idéal”, Jean Remiche, tous ont montré combien ces trois mois avaient aidé le poète “à dégager une sensibilité vouée aux couleurs de l'automne et de la nostalgie” ( Maurice Piron) ainsi qu'à jeter les fondements de thèmes majeurs de son œuvre, au point d'imaginer, dans Le Poète assassiné, que son double mythique, Croniamantal, avait été conçu de Vierselin Tigoboth et de Macarée au milieu des bruyères ardennaises : autre façon de dire qu'il était entré en poésie, pour reprendre le titre de Robert Goffin, dans la forêt d'Ardenne.

Tout cela a été dit, bien dit, redit (voir aussi notre livre Apollinaire à Stavelot. Les échos dans la presse wallonne 1923-1958, Éditions Yellow Now, 1999).

Je voudrais rebondir davantage sur une phrase de ce même Camille Deleclos : “Mais notre Ardenne stavelotaine […] a de son côté contracté envers lui une dette bien plus lourde que les quelques centaines de francs laissés par sa mère sur l'ardoise de la pension Constant” (p. 44).

Qu'est-ce qu'Apollinaire a apporté à Stavelot ?

D'abord, je dirai que le jeune homme a jeté le trouble dans la petite ville. Nul doute qu'il ne l'ait en quelque sorte réveillée, tant par la curiosité suscitée par les deux “barons russes” que par le comportement peu bourgeois de Kostro, qui fréquentait le bon peuple. Il a troublé le cœur de Maria, et de quelques autres sans doute, s'il faut en croire le dernier chercheur en date sur ce séjour, M. Gilbert Dethier, et les nombreux acrostiches composés sur un prénom féminin. Et encore, personne probablement n'a pu lire à l'époque, et pas même la principale intéressée, les poèmes brûlants et sans fard qu'il écrivait pour elle ! Pas plus que le poème satirique sur les bourgeois pudibonds intitulé “Parmi le tan et le plantain”, poème toujours expurgé d'ailleurs dans les brochures touristiques. Et quel trouble que celui causé par le fameux départ à la cloche de bois ! Plus de trente ans après, Léon Wetz, l'hôtelier de ce qui était devenu l'Hôtel du Luxembourg, et qui se trouvait être le beau-frère de Marie Dubois, s'en souvenait encore ! Le fauteur de trouble a du bon : il dérange les habitudes, met sur la voie des questionnements… Certaines des pensées subversives d'Apollinaire ne sont pas encore vraiment parvenues jusqu'à l'oreille des lecteurs : il ne fait aucun doute que le dizain restauré par Maurice Piron (Apollinaire à Stavelot, p. 120) est de nature à déranger les consciences catholiques, et tout particulièrement catholiques stavelotaines : Apollinaire en effet accuse Saint Remacle, le fondateur de la cité, d'avoir tué les créatures de l'imagination, les fées, les gnomes, les enchanteurs. Seules subsistent les elfes de l'Amblève… Autrement dit, il récuse le rôle civilisateur de Saint Remacle, sur lequel repose toute la tradition stavelotaine ! Je possède un ouvrage sur Stavelot, publié à Liége en 1848, intitulé Les Illustrations de Stavelot et les vies des Saints Remacle, Théodart, Hadelin, Lambert, Hubert, Poppo et d'autres Grands Civilisateurs de Ardennes par A. Courtejoie, Prêtre, d'origine probablement stavelotaine. Notons en passant que Saint Remacle était français (du Berri ou d'Aquitaine). Notger dans sa vie de Saint Remacle écrit à propos de l'intervention du Saint à Malmédy : “Il se trouva dans le lieu où il bâtit Malmédy des signes très manifestes de l'idolâtrie et du paganisme, tels qu'on y voyait des pierres taillées à l'honneur de Diane et d'autres faux dieux et déesses. Il y trouva des fontaines fort propres à l'usage des hommes, mais corrompues par les superstitions des païens, et pour cela sujettes à l'infection des démons […].” De là le nom de Malmédy, Malmundarium, “un lieu purifié, émondé de mal”. Apollinaire connaît cette tradition, il se projette au-delà du VIIe siècle dans un temps antérieur à la christianisation, temps des croyances magiques, où la nature était enchantée :

Se sont évanouis les fées et les démons
Quand jadis dans l'Étable est venu Saint Remacle,
Et les moines ont fait ce si triste miracle :
La mort des enchanteurs et des gnomes des monts.
Or seuls mais très jaloux les elfes de l'Amblève
Ont des perles encore et troublent l'eau qui rêve
Quand un chercheur s'en vient… Mais lorsqu'un pâle amant,
Ému, vient demander la perle en l'eau dormant,
Un elfe la lui donne et, quand il part, l'incante
Afin que l'aime aussi sa dédaigneuse amante

“L'élégie du voyageur aux pieds blessés” est directement inspirée de cette tradition, et le vers “L'eau pure deviendra l'eau sale” est certainement une allusion précise à Malmédy. (Apollinaire à Stavelot, p. 132-133).

L'autre apport considérable d'Apollinaire à Stavelot est l'échange. Depuis 1935, et plus encore depuis la fondation en 1953 de l'Association de Amis d'Apollinaire et l'inauguration du premier Musée, à l'initiative d'Armand Huysmans, et du déjà cité Camille Deleclos, puis le début, en 1958, des colloques dirigés par Michel Décaudin, les manifestations nationales et internationales se sont succédé. J'insisterai surtout sur la qualité de ces échanges, scientifiques sans doute, parfois trop aux yeux des Stavelotains soucieux d'une proximité plus grande avec le poète, mais surtout chaleureuses et d'une haute tenue dans l'amitié comme dans la gaîté, et même si, comme dans la vie “variable aussi bien que l'Euripe”, quelques orages sont passés. Une fois les travaux achevés, toujours publiés, qui ne se souvient parmi nous des agapes, animées par le Réveil Ardennais, avec les truites et les tartes aux myrtilles, souvent à l'hôtel de l'Orange, qui accueille la plupart d'entre nous, des soirées chez Calas, chauffées par le péket, inoubliables, des généreuses réceptions chez celle qu'on ne connaît que sous le surnom de Didi, des promenades jusqu'au monument de Bernister, dans la fagne à la Baraque Michel, dans les bois sur les traces des deux frères allant à pied en pleine nuit de Stavelot à la gare de Roanne-Coo ? Je ne peux ici évoquer tous les souvenirs d'une fréquentation de plus de trente ans. Beaucoup trop de ceux qui leur donnèrent corps ont malheureusement disparu. Il me semble juste de les associer aujourd'hui à notre cérémonie, car ils en furent les plus ou moins lointains artisans, Armand et Simone Huysmans, leur fils Michel, maintenant encore présents grâce à Jean-Loup Huysmans, secrétaire actif de l'Association, Camille Deleclos, Henri Arnoul, Marie-Louise Lejeune, Maurice Piron, et Jean Remiche, et parmi les amis étrangers Maria-Luisa Belleli, qui se cassa la jambe dans l'escalier du Mal-Aimé, Françoise Dininman, qui fit don de sa bibliothèque apollinarienne au Musée, ma chère amie Marie-Louise Lentengre, plus récemment et presque simultanément, Pierre-Marcel Adéma, qui s'était déplacé pour le Centenaire du séjour d'Apollinaire à Stavelot en 1999, et Madeleine Boisson, toujours prête à chanter avec le chœur des Oblongs. J'en oublie, qu'on me le pardonne, je parle surtout de ceux que j'ai mieux connus. Tous avaient été marqués dans leur sensibilité par leur passage à Stavelot, sous l'égide du poète.

Car le dernier point que je voudrais aborder est le plus important : ce qu'Apollinaire a apporté de plus précieux à Stavelot et à sa région, c'est de les avoir fait entrer en poésie. On sait que le pouvoir du poète ne consiste pas à choisir un lieu pour sa valeur poétique, mais au contraire à poétiser un lieu qui à priori ne paraît guère recéler de vertus particulières. L'exemple le plus net est celui d'Illiers, bourgade d'Eure-et-Loir sans charme visible, transfiguré par Proust en un Combray qui vit dans l'imagination de milliers de lecteurs, au point que la ville s'appelle désormais Illiers-Combray. Stavelot et l'Ardenne étaient loin d'être aussi déshérités. Mais c'est Apollinaire le premier qui a nommé dans un poème l'Eau rouge, les pouhons, l'Amblève, Francorchamps, la fagne, les bruyères blanches, le crâmignon et “la maclotte qui sautille”. Et d'avoir été enchâssés comme Saint Remacle, ces vocables sont chargés dans nos mémoires d'une aura qu'aucune visite ou promenade ne pourrait leur conférer.

Je n'ai pas préparé de commentaire sur ce Musée que je découvre pour la première fois “en vrai”. À peine entrée dans les lieux, me vient en mémoire la phrase d'Apollinaire : “J'aime avant tout la lumière.” Nul doute qu'à cet égard cet endroit ne comble son ombre. Il me vient aussi spontanément une autre remarque : pour l'instant, ce lieu ne ressemble pas à un Musée, mais à un très beau lieu de rencontre. Il reste potentiel, et sera ce que l'on en fera. Je ne peux que souhaiter qu'il remplisse son rôle non de musée-cimetière, mais de musée vivant, qui vivifie l'échange entre une œuvre poétique et une ville qui se sont enrichies mutuellement. Lorsque Saint Remacle vint pour la seconde fois à Stavelot, voici dans quel état se trouvait le pays, selon Courtejoie : “Stavelot n'était encore qu'un horrible désert ; le sol partout aride ne produisait ni fruits, ni moissons, ni pâturages pour le bétail. Dans cette affreuse retraite, qui n'était peuplée que d'animaux sauvages, il fallait vivre tout entier pour le ciel, car on n'y pouvait avoir aucun commerce avec le reste des hommes.” Saint Remacle apprivoise le loup, comme on sait (Mousse è stâve, leûp !, “Entre dans l'étable, loup”, selon M. Piron, une étymologie parmi d'autres (voir p. 50). Une parenthèse : l'emplacement de Malmédy était habité, mais “l'aspect de ce lieu, la sauvagerie de ses habitants, rares, abrutis, dégradés par les supersitions d'un paganisme impur, furent bien propres à allumer dans Remacle tout le feu de l'apostolat” (p. 23). À partir de cette époque, poursuit Courtejoie, “c'était chose admirable de voir les hommes les plus remarquables par leurs talents accourir en foule à Stavelot, comme les abeilles se rendent dans leurs ruches, pour venir voir, écouter Remacle et se former à son école”(p. 52). Ce sera chose admirable que de voir les hommes les plus remarquables par leurs talents accourir en foule à Stavelot, comme les abeilles se rendent dans leur ruche, pour venir voir le nouveau Musée Apollinaire, promu à l'égal des automobiles qu'il a aussi chantées, et dont le Musée est justement inauguré en même temps que celui-ci.

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