Association des Amis de Guillaume Apollinaire

Inauguration du nouveau musée Apollinaire le 5 avril 2002
Abbaye de Stavelot

Discours de Joseph Tollet, président de l'Association

Se sont évanouis les elfes et les démons
quand jadis en l'étable est venu St Remacle
et les moines ont fait ce si triste miracle
la mort des enchanteurs et des gnomes des monts
or seuls mais très jaloux les elfes de l'Amblève
ont des perles encor et troublent l'eau qui rêve

Parmi le tan et le plantain
et les ruines légendaires
chaque richard stavelotain
ingurgitant diverses bières
et comptant les jours révolus
en bon bourgeois songe aux affaires

Les tanneries disparues, le tan n'est plus exploité, comme le plantain arraché ou éliminé par les herbicides, et évanouis les elfes et les démons évaporés des brumes de l'Amblève vers les collines et les monts.

La légende des enchanteurs a disparu mais en ruines légendaires est resté le miracle des moines.

Les ruines, ces ruines ! elles le sont encore !

D'autre enchanteurs ont accompli un autre miracle, raviver le souvenir du passage d'un grand poète, des bourgeois stavelotains, sans trop songer à leurs affaire, mais ingurgitant peut-être diverses bières, et épris de poésie, ont redécouvert le séjour d'Apollinaire à la pension Constant de Stavelot !

Camille Deleclos (saluons son épouse !), Armand Huysmans (le père de notre secrétaire) et Lucien Wetz en récoltant au début des années 50 quelques souvenirs, en contactant des personnalités ayant connu le poète, installèrent modestement un musée confidentiel dans la chambre (ou supposé telle) de la pension Constant où Apollinaire (à l'époque, Wilhelm de Kostrowitzky) et son frère Albert y ont vécu.

Progressivement les collections s'enrichissent : de petits achats, des dons divers et spécialement de Jacqueline Apollinaire, qui accourait volontiers de Paris, puis de son neveu : Gilbert Boudar, des manuscrits divers, des lettres du front (dons du ministère français de la Guerre), des tableaux (Marie Laurencin, Cocteau, Marcoussis), des photos évocatrices de promenades dans les Fagnes :

Fagnes de Wallonie
Tant de tristesses plénières
Prirent mon cœur aux fagnes désolées
Quand las j'ai reposé dans les sapinières
Le poids des kilomètres pendant que râlait
Le vent d'Ouest.
J'avais quitté le joli bois,
Les écureuils y sont restés
Ma pipe essayait de faire des nuages
Au ciel
Qui restait pur obstinément.
Je n'ai confié aucun secret sinon une chanson énigmatique
Aux tourbières humides
Les bruyères fleurant le miel
Attirant les abeilles
Et mes pieds endoloris
Foulaient les myrtilles et les airelles
Tendrement mariés
Nord
Nord
La vie s'y tord
En arbres forts
Et tors
La vie y mord
La mort
À belles dents
Quand bruit le vent
Quand bruit le vent !

ou des photos et des tableaux de ses premières amours :

Maréï

Dis-le moi, mon amour est-il vrai que tu m'aimes
Une étoile a donc lui sur nos fronts certains soirs
Ah ! mon corps connaîtra tous les deuils des carêmes
Pour payer le bonheur que lui vaut cet espoir
Dis-le-moi, mon amour est-il vrai que tu m'aimes
Car je veux si c'est vrai le crier dans la nuit
Se peut-il que ma bouche et mes tristes poèmes
N'aient encore en ton âme apporté quelque ennui
Car Orphée amoureux fut tué par les femmes
Et je sais que souvent la nature entend mieux
Les sanglots de la lyre et les pleurs de nos âmes
Que les belles ôtoi vers qui vont nos grands yeux

Mon amour si tu veux nous irons par les sentes
Près de nous voleront des oiseaux en émoi
Nous aurons pour calmer nos deux bouches ardentes
Des myrtilles pour toi mais ta bouche pour moi

L'écureuil a peut-être oublié des noisettes
Sur la haie or mes dents sauront bien les briser
Et tes dents les croquer. Des oiseaux sur nos têtes
Chanteront et j'aurai pour ma peine un baiser

Nous irons si tu veux par la triste bruyère
Dans l'espoir d'en trouver de la blanche veux-tu
Il faudra mon amour pour rentrer chez ta mère
Que la nuit soit venue et que tout se soit tu.

Mais pour des collections devenues importantes, la chambre devenait trop petite.

L'Administration Communale de Stavelot, consciente de ce petit trésor si mal entreposé, mit l'étage d'une aile de l'Abbaye à disposition de l'A.S.B.L. Association internationale des Amis de Guillaume Apollinaire, constituée officiellement en avril 1959.

43 ans après, malgré certaines craintes et réticences, un nouveau déménagement nous permet de vous accueillir dans ces nouveaux locaux.

Apollinaire pourrait y répéter : je vois tout un passé grandir !

Dans une lettre du 2 avril 1962, Jean Cocteau écrit à notre association dont il était président d'honneur :

Ce qui s'éloigne dans l'espace rapetisse, et ce qui par contre s'éloigne dans le temps grandit — c'est à peu près la seule manière dont l'espace-temps nous montre son double visage.
Guillaume Apollinaire forme au ciel des lettres une voie lactée mystérieuse qui traverse et enchante notre nuit.
Je pense à cette petite casemate du boulevard Saint-Germain qui ressemblait à cette chambre secrète des navires de guerre où un homme qui échappe aux règles, bricole et invente les méthodes artisanales qui facilitent la tâche de l'équipage.
Apollinaire laissait son rêve couler du porte-plume et son encre étoiler la page blanche.
Apollinaire est un troubadour qui chante et a vaincu l'histoire par la légende
Votre président d'honneur qui vous salue :

Jean Cocteau

Ce troubadour, par la légende, une autre légende que celle des moines de l'Abbaye, s'y retrouve ici, dans une casemate de navire restauré (mais de plaisance) surplombant un site chargé d'histoire, de légendes, d'une mer mouvementée qui, vague après vague, dépose des coquillages de beauté.

Par un seul étage à atteindre, moins fatigant que les escaliers du 4e du 2002, boulevard Saint-Germain, on se retrouve dans ce lieu de rencontre où l'on découvre, où l'on écoute, on lit, on parle, on débat de toutes les formes nouvelles de l'art ; où l'on se lie d'amitié avec ses amis poètes :

Marinetti, Paul Fort, Soffice, Severini, Max Jacob, André Salmon, Billy, Marcel Duchamp, Blaise Cendrars, Mac Orlan, Francis Carco, de Gonzague-Frick, Rouveyre, Alfred Jarry, Cocteau, et combien d'autres,

ses amis peintres :

Picasso, Delaunay, Matisse, Braque, Derain, Modigliani, Degas, Laurencin, Fernand Léger, Picabia, de Cherico, Cocteau encore,

ses amis sculpteurs :

Archipenko, Zadkine,

ses amis musiciens :

Stravinsky, Francis Poulenc, Claude Debussy, Raymond Micha,

avec qui on mettrait au point le Manifeste Futuriste, de l'invention des mots, des mots en liberté, de la suppression de la douleur poétique, des exotismes snobs, de l'adjectif, de la ponctuation, de la forme théâtrale, du sublime artistique, en un mot, de l'ennui.

C'est à dire de l'expression du Surréalisme !

Ce lieu de rencontre, nous le devons à tout un état-major, à tout un équipage, aux fondateurs de l'association, à la ville de Stavelot, à la Région Wallonne, à ETC, aux entreprises, aux artisans, aux concepteurs du nouveau musée :

Mesdames Thomas-Bourgneuf, Nadine Vasseur, conseillées par le spécialiste, président des Colloques Apollinaire, vice-président de l'association, le professeur émérite de la Sorbonne Michel Decaudin, qui nous prie de l'excuser de n'être pas présent et qui m'a remis ce billet :

Chers amis,

N'ayant pas encore acquis malgré de nombreux efforts le don d'ubiquité dont usait si aisément Que-Vlo-Ve, le vagabond lyrique qui nous est cher, je n'ai pu me partager entre cette inauguration et les journées Max Jacob qui se tiennent à Rennes.
J'aurais souhaité évoquer les fondements de notre musée, Lucien Wetz, Camille Deleclos, Armand Huysmans, — il y a presque cinquante ans maintenant — ont créé un musée imaginaire, un musée de rien, auquel leur enthousiasme et les années ont donné réalité.
D'une chambre qui aurait pu être celle d'Apollinaire, avec un vrai-faux lit et avec un vrai-faux casque dans ce qui était alors l'“Hôtel du Luxembourg”, à ce lieu où vous êtes aujourd'hui, c'est la belle image d'Apollinaire qui a pris forme :
Le vol d'Icare, qui n'était qu'un mythe, s'est machiné au cours des siècles dans l'avion.
Un lieur plus encore qu'un musée, où Apollinaire est non un souvenir mais une présence.
Un lieur parce qu'il est vivant, est destiné à se transformer.
Souhaitons, comme la Boulangère des Mamelles de Tirésias, de changer de peau tous les sept ans !

Michel Decaudin

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